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Le site de Courtil-l'agneau à Saint-Pierre-sur-Vence

Habitats ruraux du Haut et du Bas-Empire



Etude réalisée par la Société Archéologique du Sillon Mosan "S.O.S. Fouilles"


La réalisation de la RN 51 a généré plusieurs chantiers de fouilles de sauvetage en 1992 dans la vallée de la Vence. Parmi les sites fouillés, celui de Courtil l'Agneau (300 m²) près de Saint-Pierre-sur-Vence a permis d'étudier un établissement rural du Bas-Empire, faisant suite à une occupation au Haut-Empire avec quelques traces de matériel lithique révélant une occupation aux Néolithiques Moyen et Final. Néanmoins la faible épaisseur de terre arable et les labours répétés n'ont pas permis de découvrir les structures correspondant à ces périodes. L'étude a donc porté sur les périodes Gallo-romaines (Haut et Moyen-Empire).


Dessin J-P. Lémant

Dessin J-P. Lémant
Nucleus avec traces d'enlèvements, silex bleu/noir de mauvaise qualité, provenant des terrains crayeux du Sud du département
Partie tranchante en roche dure grenue de couleur verte.
Le tranchant est effilé, section ovale et bords arrondis.
Ce type de roche est inconnu dans la région.



Dessin J-P. Lémant
Pointes de flèche à pédoncule et à ailerons en silex noir.
Néolithique final/Chalcholithique


Un bâtiment (n°156 sur le plan) situé à l'Ouest du site (en haut à droite sur la vue d'ensemble) et entouré de fosses a été mis au jour à une profondeur de 0,60 m (pour le Haut-Empire). Treize trous de poteaux avec pierres de calage verticales en calcaire disposées sommairement en cercle, délimitent une zone centrale foncée et compacte, contenant du charbon de bois et des tessons de céramiques très fragmentées, qui correspond à un niveau de sol en terre battue d'un bâtiment en bois. Ce bâtiment, d'environ 6 m x 10 m, se compose d'une nef constituée de deux rangées de trous de poteaux parallèles et d'une avancée à l'est. Certains de ces poteaux sont doublés pour maintenir la poussée de l'ossature du bâtiment. Il apparaît, vu les faibles traces conservées sur l'emplacement de ce bâtiment, que la construction était constituée exclusivement de matériaux périssables comme du torchis et/ou de la brique crue, avec une toiture recouverte de chaume. Aucun vestige de sablière n'a été observé près des alignements des poteaux ou en bordure du sol, ce qui semble exclure une construction lourde de type colombage.

Fosse 142, Photo J-P. Lémant Foyer 107, Photo J-P. Lémant

Six fosses (n°142, 124, 140, 141, 144 et 129) et un foyer (n°107) ont été découverts à proximité de ce bâtiment. Le remplissage des fosses assez pauvre en matériel archéologique a néanmoins révélé la présence de quelques ossements animaux et de quelques céramiques à gros dégraissant, dont un bol caréné de production locale du type de La Tène finale.
Il est à noter que la plupart des fosses étaient remplies entre autres de cendres de bois et que leurs parois étaient souvent brûlées.
Le foyer (n°107), situé dans le prolongement de l'angle Nord du bâtiment n°156, à une profondeur de 0,30 m, était constitué par six grosses pierres calcaires fortement rubéfiées (brûlées) et disposées sommairement en cercle de 0,75 m de diamètre. Son remplissage était constitué de cendre, de charbon de bois, d'os brûlés, de quelques clous et de céramique.
Une structure isolée (n°145) rectiligne de 12 m de longueur a été mise au jour au Sud-Ouest du bâtiment. Son remplissage est constitué de petit gravier jaune sableux avec quelques pierres de petites dimensions, de charbons de bois épars et de quelques fragments de céramique et d'os. Cette structure suivant le pendage naturel du versant vers la rivière, il semble qu'il s'agisse d'une rigole d'évacuation d'eau de pluie.
Un fragment de meule rotative en Arkose, un ardillon de fibule en bronze, une perle en émail bleu turquoise viennent compléter le matériel recueilli. Le mobilier, malgré sa rareté, permet de dater cette structure du Ier siècle ap. JC. Le mode de construction très léger du bâtiment, suppose une utilisation agricole. Ce site est le premier étudié dans la vallée de la Vence, pour cette période (le Haut-Empire) et ce type de construction.




Plan J-P. Lémant, Infographie C. Huguenin


Un ensemble de structures du Bas- Empire a également été dégagé à l'Est du site. Deux bâtiments isolés par une palissade et entourés de fosses ont été fouillés à une profondeur de 0,30 m.
Le bâtiment n°102, orienté Nord-Sud, avec une entrée à l'Ouest, est de plan rectangulaire et mesure 7 m x 6 m. Il se compose d'une série de trous de poteaux (n°164,165, 167, 169, 172) profonds de 30 cm et d'un diamètre moyen de 25 cm. Ce dispositif est complété par un alignement de trous plus petits sur le coté Sud. Certains poteaux sont renforcés par des poteaux corniers, un autre par un renfort à 45° avec l'horizontale. Le sol de ce bâtiment est composé d'un blocage de petites pierres calcaires locales compactées avec de l'argile jaune, ainsi que les autres sols découverts sur l'emprise du site. Ces sols sont assez riches en mobilier archéologique : tessons de céramique, clous de chaussures, os fragmentés, monnaies et autres objets s'y retrouvent en nombre.


Le bâtiment 102 vu depuis le Nord, Photo J-P. Lémant Semelle de type "Gallica" trouvée dans la fosse 104,
au Nord du bâtiment 102, Photo J-P. Lémant

Au milieu de ce bâtiment n°102, se trouve une cave (n°131) de petites dimensions (la plus petite du département à ce jour : 3,5 m x 4,5 m) dont l'accès à l'Est se fait par un escalier en pierres calcaires de grandes dimensions. Après un large palier de 1 m², la seconde marche révèle un creusement circulaire de 7 cm correspondant à l'emplacement du gond de la porte d'entrée de la cave. Un décrochement rectangulaire de 30 cm x 15 cm, situé en vis-à-vis du gond correspond au logement du chambranle de la porte. Deux autres marches appareillées en pierres de moyennes dimensions liées à des pierres plus réduites et à de l'argile jaune, permettent d'accéder au fond de la cave à une profondeur de 1,20 m. Les murs latéraux de la descente d'escalier sont composés de pierres équarries plus ou moins régulièrement et liées par de l'argile grise. La paroi Sud est constituée d'un mur de 40 cm de largeur se raccordant à la dernière marche de l'escalier. La paroi Est de la cave est constitué au Sud par un mur et au Nord par un cuvelage en bois d'une longueur de 0,70 m, comme le révèlent les nombreuses traces de charbon de bois et les traces de rubéfactions observées le long de la paroi. Le creusement de la paroi Nord est plus vertical, deux portions de murs laissaient au milieu de la paroi une ouverture de 1,10 m ménagée pour un soupirail de bois et pierre. Les pierres verticales retrouvées entre l'éboulis et la paroi laissent penser que le cuvelage de bois se poursuivait dans cette partie de la cave. Deux trous de poteaux ont été fouillés dans le fond de la cave.

La paroi Nord de la cave 131, Photo J-P. Lémant Coupe stratigraphique de la cave 131, Photo J-P. Lémant
Le fond de la cave est parfaitement plat, aménagé dans la roche et recouvert d'un sol en terre battue de 5 cm d'épaisseur. Sur ce sol, une couche d'incendie marque l'abandon du bâtiment. Le remplissage de la cave est constitué de trois niveaux de remblai de comblement contenant des pierres et de nombreux fragments d'ardoise appartenant à la toiture du bâtiment. Ce type de remplissage correspond à un rebouchage intentionnel, accompagné d'un nivellement du terrain, mais pas à un effondrement ou à une destruction en place du bâtiment.


Plan J-P. Lémant, Infographie C. Huguenin

Le bâtiment n°103, de forme rectangulaire et de 6,5 m x 7 m, se trouve dans la partie Nord du site, en bordure du terrassement. Un mur d'une longueur de 6 m délimite un de ses cotés, sur une hauteur de deux rangs de pierres. Ce mur s'est éboulé à l'Est et vers l'extérieur du bâtiment sur une surface en demi-lune d'environ 10 m². Le mur Nord n'est visible que sous la forme d'un négatif, seul l'aménagement de son assise a été identifié dans la roche. Les autres murs ont été détruits par le soc de la charrue. L'emprise du bâtiment peut néanmoins aisément être définie, son niveau de sol étant creusé dans la roche, la nature du sol est la même que pour les autres sols reconnus sur le site. L'absence de trous de poteaux à proximité immédiate ou à l'intérieur du bâtiment exclut une construction en bois en contact direct avec le sol. Les vestiges de murs semblent correspondre à des solins sur lesquels s'appuyaient toute l'ossature en bois et torchis ainsi que la charpente du bâtiment. Les ardoises percées, provenant de la région de Monthermé, mises au jour dans le bâtiment semblent correspondre aux éléments de sa toiture.

Le bâtiment 103, vu vers le Nord, et l'éboulement du mur Est
Photo J-P. Lémant
Vue d'ensemble du site, Photo J-P. Lémant

Une palissade mise à jour à l'Est de ces deux bâtiments isolait cette partie du site. Ses trous de poteaux (n°149, 157, 128, 127, 126), plus profonds et plus larges que les autres (0,30 à 0,50 m) sont tous alignés et comportaient chacun au minimum 5 pierres de calage.
Plusieurs fosses sont présentes sur cette partie Est du site, elles ont livré un abondant matériel archéologique et présentent chacune au moins une couche de charbon de bois, mais semblent avoir été remblayées intentionnellement.
La céramique provient en majorité de la fosse n°104 associée au bâtiment n°102 avec la cave n°131 et le niveau de sol n°106. Les céramiques trouvées dans les autres structures sont moins importantes quantitativement. Le taux de fragmentation est élevé en partie à cause du comblement volontaire de la cave et du piétinement des différents sols. On pourra remarquer un ensemble homogène de fragments rassemblés dans la première moitié du IV° siècle. Néanmoins, la présence d'un mobilier ancien très minoritaire semble révéler une continuité d'occupation du Ier au IV° siècle, avec une remise en état au IV°.



Dessin J-P. Lémant, Infographie C. Huguenin

Dessin J-P. Lémant, Infographie C. Huguenin
Grand fragment très usé, le vernis a disparu en grande partie,
décoré d'une molette non identifiable.

En haut : assiette, lèvre épaisse à la partie inférieure en corniche, panse carénée, pied arrondi, pâte grise.
En bas : Bol passoire tourné (faisselle à fromage), lèvre ronde marquée de trois incisions linéaires, fond légèrement aplati percé de trous, céramique commune jaune.



Dessin J-P. Lémant, Infographie C. Huguenin
En haut : assiette en craquelé bleuté, lèvre arrondie prolongée par un col mouluré, panse carénée.
En bas : assiette tournée à lèvre arrondie prolongée par une partie supérieure oblique, fond plat.
Pâte grise, dégraissant non visible.

D'abondants fragments de verrerie et de nombreux objets ont été retrouvés sur le site (pièces d'huisserie, outils de menuiserie, armes et ustensiles divers.
Les monnaies retrouvées sur le site, sont toutes en excellent état et se répartissent de 270 à 353. Sur 72 monnaies, 43 se situent dans la période 294-340. A noter la présence de 13 fausses monnaies (entre 318 et 348). Sachant qu'à cette époque les soldats étaient convenablement et régulièrement payés, nous pouvons supposer qu'il s'agissait d'un établissement de Lètes ou de vétérans et que la pleine occupation du site a duré de Constantin I à Magnence-Décence c'est-à-dire de 310 à 348.
Les ossements animaux analysés révèlent une alimentation très variée, basée principalement sur les animaux domestiques. La chasse semble très réduite, seuls deux cerfs sont attestés. Un édit de Dioclétien paru en 301 fixe le prix des différentes viandes de l'époque. Les denrées les plus coûteuses sont le porcelet, l'agneau, l'oie engraissée, la poule, le canard et le pigeon. Ces viandes sont les plus représentées sur le site de Courtil-l'agneau et révèlent de la part de ses occupants une alimentation sélective et coûteuse, ainsi qu'un certain goût du luxe malgré le caractère rural de l'habitat.


Fer de lance avec traces de bois dans l'emmanchement
Dessin J-P. Lémant
Scie en fer à dos droit
Dessin J-P. Lémant

Clavette de char.
Section circulaire
Dessin J-P. Lémant

Couperet en fer à large lame à dos droit et à tranchant courbe
Dessin J-P. Lémant

Trait en fer
Dessin J-P. Lémant

En conclusion, le mode de construction de ces bâtiments du Bas-Empire, sans mortier avec des pierres grossièrement taillées, semble indiquer une phase de transition entre les constructions classiques de l'époque gallo-romaine et les constructions de type "fonds de cabanes" du Haut Moyen Age. La vocation agricole de cet habitat est attestée par la présence d'outils et par le choix de l'implantation topographique sur un faible versant bien orienté avec des terres fertiles à proximité immédiate de sources et de la Vence. Néanmoins, la découverte de plusieurs armes sur le site, la richesse numéraire et la qualité de la verrerie peut faire penser à la présence de Lètes (à cette époque des terres retournées en friches avaient été distribuées à des prisonniers germaniques pour les remettre en état). L'abandon du site vers 348 correspond à la période de crise du milieu du IV° siècle qui frappe la région (troubles civils et politiques, invasions alémaniques et franques) et dont les traces sont également constatées sur d'autres sites tels que Villers-Semeuse, Saint-Julien, le Mont-Vireux et Omont, pour ne citer que ceux-ci. Ce site "lètique" est le premier mis à jour dans la région et apparaît donc d'un grand intérêt pour l'étude du peuplement rural en Gaule du Nord.


Sources : "Activités 1992 de la Société Archéologique du Sillon Mosan S.O.S. Fouilles"


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