Dragon de la porte d'Ishtar à Babylone, VIéme siècle av. JC.

Animal cornu à quatre pattes et recouvert d’écailles, parfois pourvu d’ailes, une des premières représentation graphique du dragon provient de la porte d’Ishtar à Babylone. Mais on ne sait pas si cette image est censée représenter un animal réel ou un démon fabuleux. Toujours est-il que cette forme de dragon quadrupède reptilien et pourvu d’ailes semble bien trouver son origine en Orient. Auparavant, notamment en Europe, le monstre est un serpent géant et primordial, une créature du chaos qui a précédé la création. Souvent ce serpent primordial est représenté sous forme d'Ouroboros, c'est à dire de serpent ou dragon qui se mord la queue. C'est le cas de Jormundgangr, le serpent qui sous terre et dans la mer entoure les racines d'Yggdrasil, le frêne qui supporte la voûte celeste dans la mythologie scandinave. Le symbole a été très utilisé par les alchimistes pour qui il représente le grand oeuvre appliqué à la matière comme à l'individu. Ici encore, il représente le début et la fin, fondus en un seul moment. Il est symbole de progression et de transmutation.

Ouroboros

Ouroboros.


Pour exemple, dans la Volsunga Saga (ce qui plus tard, dans un contexte chrétien, deviendra le Chant des Niebelungen) le héros Sigurdr, affronte un serpent géant :

Pierre gravée représentant un serpent monstrueux. XIème siècle, Suède.
“Sigurdr demeura alors continuellement chez Reginn qui lui dit que Fafnir se trouvait à Gnitaheidr, sous la forme d’un serpent; il possédait un heaume de terreur qui épouvantait tout être vivant.”

Reginsmal-Le dit de Reginn, Edda poétique


“A toi seul abattras
Le scintillant serpent,
Celui qui, vorace, gît
A Gnitaheidr;
Tu seras de tous deux
Le meurtrier:
De Reginn et de Fafnir;
Juste parle Gripir”

Gripisspa-Prédiction de Gripir, Edda poétique            



"Nous les monstres", Philippe Ross,
Ill. de Jean-Noël Rochut, Hachette, 1987.

“Sigurdr et Reginn montèrent à Gnitaheidr et y trouvèrent la trace que laissait Fafnir quand il rampait jusqu’au fleuve. Sigurdr creusa un grand trou dans le chemin et entra dedans. Quand Fafnir s’éloigna de son or en rampant, il souffla du venin qui dégoutta sur la tête de Sigurdr. Lorsque Fafnir rampa au-dessus du trou, Sigurdr le transperça jusqu’au cœur de son épée. Fafnir se convulsa, tordant la tête et la queue. Sigurdr bondit hors du trou et tous deux se dévisagèrent.”

“Ô puissant serpent!
Tu fis grands crachements
Et sifflas d’un rude cœur;
Haine monte d’autant
Parmi les fils des hommes
Quand on a ce heaume en tête”

Fafnismal-Les dits de Fafnir, Edda poétique



Pierre gravée représentant le combat de Sigurdr contre le dragon. XIème siècle, Suède.


Dans la reprise chrétienne de ce texte, le serpent est devenu un dragon. Il semble que ce soit le christianisme qui ait importé d’orient ce motif du dragon. Motif qui connaîtra un grand succès en Europe. D’ailleurs en consultant l’Edda poétique (un des plus anciens texte païen d’Europe du Nord), à aucun moment on ne rencontre de dragons, ce rôle est tenu par le serpent géant. Il y a bien sur nombre d’animaux monstrueux et fabuleux, mais leur monstruosité réside dans leurs dimensions et non pas dans leur aspect morphologique.
Un texte Saxon du VIème siècle, Beowulf, nous montre déjà un dragon en bonne et due forme. Il s’agit d’un combat qui est un florilège du genre héros contre dragon. Sa description remplit plusieurs chapitres :





Plaque de bronze de Torslunda, Suède, VIème siècle. Homme luttant avec un monstre-dragon
«… Il régna sagement cinquante hivers, quoique, l’âge venu, grisonnant et lourd de tracas. Puis il y eut le dragon.
…C’est alors que le dragon ennemi, de longue date tapi dans la pénombre, lui qui se complaît aux tertres funéraires, lui qui allume les nuits de ses nœuds de flammes, lui l’effroi des gens du pays, c’est alors qu’il découvre, abandonné, le trésor….Le dragon garda le trésor pendant trois cents hivers. Puis un jour un homme éveilla son courroux…Le gardien du trésor est pris de furie et de rage, et fouille les parages…Et au moment arrêté, voici qu’il lance ses flammes, qu’il terrifie, embrase et pulvérise, jetant la dévastation partout, à l’effroi des humains, à leur grand dam. Le monstre des airs ne voulait rien laisser en vie. Ceux du pays des Goths, du fait de cette créature, subirent des ravages infernaux …».
«… Il voyait : les terres jouxtant la mer, foudroyées, simples ruines, et la fortune des Goths, elle-même simple ruine, ouvrage d’un dragon, saisi de colère démente. »
…Alors, de l’intérieur du tumulus jaillit un torrent : feu et flamme : le souffle même du dragon…L’haleine du dragon, haleine incandescente, siffla. La terre trembla…Le vif dragon-serpent était au paroxysme de la mauvaise humeur, sur lui-même torsadé, chose emmêlée.
…Terrorisé par l’autre, chacun des combattants veut l’extermination, à la fin des fins… Cependant, le monstre agile s’enroule et se love encore, comme au cœur de lui-même. Et aussitôt s’élance et crache le feu, se ruant à son sort…
…Une troisième fois, le dragon, tout ardeur et colère, se rua, de tout son feu, saisissant sa chance. Et de ses dents acérées, il étreignit Beowulf à la gorge. Alors le sang s’écoule, grand flot de sang. Le monstre en est couvert lui-même. »
…Pour Beowulf, ce fut la dernière victoire…Du serpent qui vole, du cracheur de feu, du monstre terré, il avait subi la morsure, morsure brûlante, et bientôt elle s’envenima. Le poison lui poignait la poitrine… »

Beowulf            




Ce texte a été rédigé en Angleterre, pays chrétien depuis plusieurs siècles. A partir de cette époque le dragon est également très présent dans l’iconographie nordique. Il suffit pour s’en convaincre de se souvenir des fameux Drakkars ornés de dragons. Le mot drakkar lui-même provient de Drekki qui signifie dragon :



Montant de meuble représentant la gueule d'un dragon. XIème siècle, Suède.
«… Ils hissent la voile carrée, la tendent de cordages. Les membrures crissent. Leur course n’est pas entravée des vents, et la proue au dragon repousse l’écume… »

Beowulf           




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