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Etude réalisée par Claude Brouet et Danièle Vallet


"Linchamps et les terres franches d'oultre et deci la Meuze"
"Pays marchisant assiz es frontiere"


C'est ainsi que sont désignées, à la fin du XVI° siècle, les rives de la Basse Semoy, dominées par la forteresse de Linchamps avec en amont de cette dernière, les "Hautes-Rivières", et en aval, les "Basses-Rivières". Ces "Rivières" ne sont autres que les limites du Royaume, elles constituent la zone qui fait frontière avec l'Empire. Une charte de 1205 les nomme "Ripparia Symois". A l'époque franque, le cours de la Semoy sépare deux pagi, celui de Castrice, au sud, de celui d'Ardenne, au nord.
Sous les Carolingiens, ses rives changent plusieurs fois de maître selon les différents partages qui furent faits de l'Empire de Charlemagne, après 814 : cette région passe d'abord à Louis, roi de Bavière en 830, puis à Lothaire Ier en 843, à Lothaire II en 855. Enfin le traité de Mersen du 8 août 870 qui partage la Lotharingie, fixe à la Meuse la frontière entre Francie et Germanie.
De la fin du X° siècle jusqu'au XII° siècle, la région forme la limite entre les duchés de Basse et de Haute Lotharingie, reconstitués en 959.



Carte de la frontière champenoise (1587)
Cliché Bibliothèque nationale de France. Paris.

Un alleu est à l'origine une terre possédée en toute liberté, sans aucun lien de subordination envers un propriétaire supérieur. L'alleu de Linchamps est mentionné dans les textes dès 1205. Il se trouvait tout entier sur la rive droite de la Meuse, donc, en Empire et était l'un des plus importants domaines inféodés à la seigneurie d'Orchimont, en bordure du Royaume.
En juillet 1217 Jacques d'Orchimont fait don de sa dîme sur l'alleu de Linchamps à l'abbaye de Laval-Dieu.
En mai 1265 son petit-fils vend ses serfs du lieu-dit "Au Ruy" au chapitre de Braux, un document précise que la transaction porte sur "la terre de Linchamps composée des dix villages des Hautes et des Basses Rivières".
La charte du 25 novembre 1291 nous apprend que les villages des Rivières, qui jusqu'alors appartenaient à l'alleu de Linchamps, en sont détachés, car annexés désormais par Château-Regnault, sous l'impulsion de son nouveau seigneur, Louis de Flandre.
Puis le silence se fait pendant plus d'un siècle sur l'alleu de Linchamps, ravagé comme toute la région par la querelle entre les Armagnacs et les Bourguignons.
Il faut attendre le début du XVIème siècle pour que Linchamps soit de nouveau mis en lumière par de nouveaux conflits qui opposent cette fois, le Royaume et l'Empire.

En 1530, Antoine de Louvain, "chevalier, seigneur de Rognac, de Longueau et de Cohan, gouverneur du paîs et comté de Rethelois, chastelain et garde-scel de la chatellenie et Chasteau de Chasteau-Regnault" fit l'acquisition de Linchamps pour son fils, Jean de Louvain.
Aussitôt Jean y fait édifier une forteresse :
"Il fit d'abord niveler le sommet de la montagne y creuse un souterrain profond de vingt-cinq coudées; il défend par trois redoutables enceintes ce lieu d'ailleurs si bien défendu par la nature et taillant de toutes parts cette roche d'une extrême dureté, il ne laisse qu'un chemin très étroit pour pénétrer au château."
Lorsque les hostilités reprennent après 1535, la forteresse, construite en cinq ou six ans, est terminée. Louvain doit à présent
"faire bonne guerre aux Impériaux", sous la bannière de François Ier. "Il ravage les terres de l'Empire et y étend le plus qu'il peut la dévastation, pillant les campagnes, chassant devant lui petit et grand bétail et, rentrant chaque jour dans sa forteresse chargé de butin de tout genre et avec des prisonniers…". A ses côtés, il dispose d'une petite troupe qu'il a recrutée lui-même parmi tous ceux qu'attirent la gloire et, plus encore, l'espoir du butin à partager. Linchamps apparaît comme un rempart pour le royaume.
Le roi François Ier lui sait gré de ses actions et se préoccupe de l'état de la forteresse après les troubles de 1537-1538. Il donne l'ordre à son lieutenant Amador de Courcy de juger des réparations nécessaires et lui en faire rapport. Le roi, en outre, nomme Jean de Louvain colonel d'un régiment de lansquenets, le gratifiant d'une solde généreuse en récompense de ses services au combat.
Est-ce pour avoir bien défendu la frontière ?
La Paix de Crépy-en-Laonnois signée le 17 septembre 1544 marque la fin des hostilités. Jean de Louvain se retrouve libre mais aussi privé de ressources :
"en peu de temps il dissipa ses épargnes de plusieurs années de ce que lui avait procuré la guerre".


Cartulaire de Laval-Dieu mentionnant tous les titres
d'Antoine de Louvain.

Archives Départementales des Ardennes H493.

Jean de Louvain va donc réclamer de la part des paysans toutes sortes de redevances, rançonner voyageurs et bateliers, intercepter les bateaux sur la rivière, prélever au passage une partie de la cargaison, conduire des courses vers les villages voisins. Il devient seigneur-bandit.
De plus la réputation de sa famille est compromise à la suite d'un procès dont l'arrêt porte gravement atteinte à l'honneur de son père qui avait assiégé son propre frère et maltraité sa belle-sœur pour une querelle d'héritage. Jean de Louvain en conçut un terrible désir de vengeance et passa au service de l'empereur.
Au service de l'Empire, Jean de Louvain entraîne ses mercenaires vers les villages voisins qu'autrefois il était censé défendre, pillant les maisons, volant bétail et récoltes, incendiant ce qu'ils ne peuvent emporter. Braux, Levrézy, Nouzon ont à souffrir de leurs exactions, en 1544, notamment. Il envoie sa bande à Gespunsart en 1549, ses hommes font placer tout le grain sur la place du village et le brûlent.
Les habitants, las de ces troubles, adressent leurs plaintes à
François de Clèves comte de Rethel, duc de Nevers et seigneur de Château-Regnault.
De plus, Marie de Hongrie, sœur de Charles Quint, se plaint auprès du roi de France Henri II (François Ier est mort en 1547) que le commerce est entravé, que les marchands flamands ne peuvent plus circuler librement, les blés et vins français n'arrivent plus en Flandre. Le duc de Nevers, lui-même, s'alarme de ce que Louvain lui enlève des villages, s'arroge une partie des péages qui lui sont dévolus.
Après plusieurs tentatives de négociations infructueuses de la part du duc de Nevers et de Henri II, le siège est mis devant le château de Linchamps. Deux campagnes seront nécéssaires, l'une en 1549, l'autre en 1550. L'assaut final ne durera que trois semaines mené par le maréchal de Bourdillon.
Mais Louvain s'est enfui et a fait placer sa famille et ses biens les plus précieux en sûreté à Metz.




Monnaie d'argent de Henri II, 1554.
Trouvaille fortuite sur le site. Coll. particulière.

Une lettre d'Henri II à M. de Marillac nous renseigne sur ce siège :
"Vous avez vu par ma présente dépesche ce que je vous ay escript des gens de guerre, que j'envoyois à Linchamps pour en chasser le sieur de Rognac et ung nombre de bannis et de meschante canaille qu'il retiroit la-dedans, lesquels fesaient infinis maux et pilleries sur la frontière tant du dict empereur que de Moy, affin de nettoyer le pays d'une telle vermine. Depuis nos gens sont approchés si près que le dict seigneur de Rognac, craignant ce qui est advenu, se retira et laissa dedans environ soixante hommes, quy ont bien osé attendre troys ou quatre cents coups de canon, mais à la fin ont esté contraincts de se rendre à ma miséricorde, laquelle s'est étendue seulement sur les étrangers qui y estoient, lesquels j'ay renvoyés libres en leurs pays, car de ceux qui estoient mes subjets ay commandé la justice estre faicte comme de rebelles qu'ils ont esté. Et combien que la dicte place fust très bonne et forte, grandement pourvue de toutes munitions de guerre, si est-ce que pour oster tout soupçon au dict Seigneur-Empereur que je l'ay faict pour m'avantager en riens de ce costé, j'ay ordonné qu'elle fust rasée et ruynée ; et de présent, y a gens exprès qui y besognent "
Cette correspondance est datée de fin juillet 1550.
Parmi les prisonniers faits à Linchamps, il y avait quelques sujets de l'Empire, ils furent épargnés pour
"éviter tout prétexte de guerre". Les autres furent conduits à "une portée de mousquet du château de Lumes" (dont le seigneur Jean d'Apremont était rebelle et brigand en compagnie de Jean de Louvain), et on les pendit "sur une hauteur pour effrayer l'audacieuse garnison de cette place."
Après la destruction du château (symbolique et partielle comme cela était d'usage à l'époque), la terre de Linchamps est rattachée à la principauté souveraine de Château-Regnault. Le roi de France favorise la création d'un cordon de micro-états formant un rempart supplémentaire à la défense du royaume. Linchamps forme une sorte d'état-tampon entre la France et l'Empire. Par ailleurs, leurs détenteurs se veulent plus que jamais, libres et indépendants. C'est ainsi que Château-Regnault vient d'être déclarée principauté souveraine en 1545, Sedan, en 1549 après l'acquisition de Raucourt, Arches le sera de même en 1571 en faveur de Louis de Gonzague, père de Charles.
Linchamps ne reste pas en ruine bien longtemps.
François de Clèves fait bientôt réédifier la forteresse. Un donjon est construit :
"le château de Linchamps au-dessus d'un rocher sur lequel il est basti, et lequel donjon a été bâti l'an 1554."


Demi moule à boulet : boulet : 3080 g, diamètre : 9,3 cm
Demi moule à boulets : boulets: 370 g, diamètre : 4,3 cm
Datation proposée : XVI° - XVII° siècles

Photo J.P. Lémant. Trouvaille fortuite sur le site. Coll. particulière.
Les Impériaux entreprennent des courses meurtrières sur la frontière.
Le gouverneur du Luxembourg, Manfred, s'avance jusqu'au Chesne, réduisant en cendres les villages des environs. Rocroi est assiégée en 1554. L'année suivante, en 1555, Braux, Joigny, Monthermé sont incendiées. Château-Regnault est détruit puis aussitôt réédifié. Des deux côtés, chacun des belligérants se fortifie. Partout on construit canonnières, bastions, il est devenu nécessaire de s'adapter à l'armement nouveau. Les travaux entrepris par François de Clèves vont dans ce sens.
La paix est signée par le traité de Cateau-Cambrésis le 3 avril 1559. A cette occasion, le nouveau roi d'Espagne, Philippe II, revendique encore la suzeraineté sur Linchamps, tout comme l'avait fait Charles Quint en 1544.
Linchamps restera pendant un siècle très exactement, terre contestée entre Royaume et Empire.

François de Clèves, seigneur de Linchamps meurt en 1561. Il a trois fils et trois filles. Les premiers, meurent peu de temps après lui, respectivement en 1562, 1563 et 1564. Les trois filles se partagent alors son héritage et c'est sa fille Catherine de Clèves qui recueille, entres autres possessions, Château-Regnault et Linchamps.
Celle-ci épouse
Antoine de Croy en 1560.
Antoine prend la tête des Huguenots en Champagne et s'engage dans la première guerre de religion, après le massacre de Wassy le 1er mars 1562. Il a alors 21 ans. Linchamps doit être, selon ses propres termes "un boulevard du party". Aussitôt de nouvelles fortifications sont construites, poursuivant ainsi l'œuvre de François de Clèves. Croy accueille sur ses terres des réformés en fuite et pourchasse les catholiques. Il est reçu à la cour et le roi le menace de
"la perte de la tête pour cette place frontière qu'on avoit donné à entendre à Sa Majesté qu'il fesoit fortifier".
La nuit-même, il mourut brutalement. Les travaux furent interrompus.
Catherine se remarie trois ans plus tard avec le plus grand adversaire de son défunt époux :
Henri de Lorraine, duc de Guise dont le père avait organisé le massacre de Wassy. Il fut l'un des instigateurs de la St. Barthélémy. Il devient chef de la Sainte Ligue, à la fois parti religieux et politique, dirigé contre la Réforme et de plus, partisan de limiter le pouvoir royal.
Dans un premier temps, des travaux de charpente sont effectués en 1581, puis des réparations sur la toiture par un maître-couvreur. Une nouvelle phase de fortification est rendue nécessaire à partir de 1585 : les agressions des huguenots se multiplient. Linchamps
"a été augmenté d'une grosse tour carrée à la porterie, de bastions et de bonnes murailles pour soutenir le donjon. On avait construit une citerne et un moulin à bras". Des canons, arquebuses, mousquets, viennent compléter ce dispositif.

La période 1580-1600
voit la remise en ordre administrative, économique, juridique des grands fiefs ardennais. Le duc de Guise est soucieux de bonne gestion et de rentabilité, notamment en ce qui concerne les forêts.
Jusqu'alors, les habitants avaient coutume d'y prélever bois de chauffage, bois de construction, y faisaient paître leurs troupeaux, parfois la défrichaient pour y semer seigle ou sarrasin. C'était là l'aboutissement de pratiques ancestrales héritées du Moyen Age. A la faveur des guerres et en l'absence des seigneurs, les paysans avaient peu à peu exploité librement la forêt. Le duc de Guise estima que les habitants se livraient à un véritable pillage de ses forêts et décida d'y mettre fin. On chiffra même le montant des déprédations. Le duc fit procéder à un partage des forêts et édicter les règles de leur bonne exploitation en une déclaration provisoire qui fut affichée aux portes des églises dans chaque village. Les habitants habitués depuis si longtemps à user des forêts comme ils l'entendaient, y virent une véritable spoliation.
Un an se passa en protestations.


Poteries provenant du château de Linchamps :
Grès de Westerwald, encrier en grès, pichet à engobe metallescent brun.
Photo J.P. Lémant. Trouvaille frotuite sur le site, Mairie de Thilay.

Une instance fut introduite contre "les habitants et communautés". Les villages y furent représentés et après délibération, le gouverneur général et bailli rendit son arrêt. Par ce document, Henri de Guise laisse aux habitants les trois-quarts de ses bois et s'en réserve le quart. Ce texte sera complété ultérieurement par les Ordonnances politiques des Terres Souveraines de Château-Regnault et dépendances du 2 octobre 1586 . Les droits des habitants sur les forêts seront confirmés par les arrêtés du 30 frimaire an II et du 8 octobre 1813, textes restés en vigueur jusqu'à la fin du XIX° siècle. La forge à fondre, affiner et fendre, de Linchamps est concédée à un maître de forge qui verse chaque année au duc de Guise 625 livres de cens comme droit d'exploitation. La quantité de bois qu'elle exige, soit 5000 cordes (environ 20000 stères), est fournie par le duc. Le maître de forge en 1581, se nomme Jehan David, il est en outre, marchand, demeurant à Mézières, puis c'est Aubry Regnard, à partir de 1590, enfin, Nicolas David, après 1597.
Guise est assassiné le 23 décembre 1588 à Blois où se tiennent les Etats-Généraux.
Devenue veuve,
Catherine de Clèves Lorraine Guise n'en continue pas moins d'administrer les domaines de Linchamps et Château-Regnault.
A l'occasion d'une nouvelle guerre avec l'Espagne, Catherine a obtenu la neutralité de ses terres, en intercédant auprès de son cousin, le gouverneur de Luxembourg, Pierre-Ernest de Mansfeld. En revanche, elle ne peut empêcher les bandes de routiers de parcourir le pays vers 1600. Parmi ceux-ci, citons un nommé Péringue, ancien forçat anglais ayant échappé aux galères, établi avec quelques complices en deux camps retranchés dans le bois des Hazelles. De-là, ils venaient semer la terreur dans la vallée de la Semoy. Les habitants se plaignirent auprès de Catherine qui dut envoyer une troupe. Trois assauts furent nécessaires pour les mettre en fuite.


Regfistre des comptes de la principauté de Chateau-Regnault.
Archives départementales des Ardennes H493.

Après 1550, Linchamps, rattaché à la Principauté de Château-Regnault, était sous le contrôle de son gouverneur général. Sur place, la forteresse était dirigée par un capitaine, assisté d'un lieutenant. Quatre sergents et un portier complétaient l'encadrement. En temps de guerre, 50 à 60 hommes pouvaient s'y tenir.
Les travaux de fortification se poursuivent sous la conduite du maréchal de St. Paul, gouverneur de Mézières. Ils sont financés par la famille de Guise et par le duc de Mayenne. L'entretien courant est régulièrement assuré, nous en avons un exemple avec les importantes réparations de la toiture qu'occasionna le passage du cyclone du 5 juillet 1627 :

"les sieurs gouverneurs et officiers de son Altesse soubsignez qui ont veu et visité le ravage et calamité advenue au chasteau de Son Altesse en ceste ville de Chasteau-Regnault… comme pareillement ilz ont visité Linchamps auquel, comme le dommage est plus grand pour avoir esté ruyné et emporté partie du comble et abatu six garites, brisé toutes les ardoises d'un costé dudict chasteau, ilz ont estimé que la dépense en sera plus grande et que pour 600 livres on ne sauroit le refaire sans y comprendre le bois que son Altesse pourra fournir ce que lesdicts experts ont apprétié pour toutes choses à la somme de 1.000 livres…", signé "des Ayvelles, gouverneur, de Maignen, Boucher, Cahart, Sureau et les maîtres-charpentiers, Nicolas Richard et Jehan de Toumassyn."
La comptabilité semble avoir été tenue régulièrement et de façon exemplaire d'après l'examen des livres du "Receveur général" ou du "Percepteur ordinaire". Ainsi pour l'année 1581, nous connaissons le montant des péages sur la Semoy : 471 livres, et sur la Meuse, 6.606 livres. Le paiement des droits s'effectuait à proximité de la chaîne barrant la rivière au gué puis elle était relevée après que le batelier eût acquitté la taxe. Un tarif précis fixait le montant des péages pour chaque denrée.

Catherine de Clèves lègue ses biens à sa fille Louise-Marguerite de Lorraine. Celle-ci épouse en juillet 1605, François de Bourbon, prince de Conti. Ce sont eux les derniers souverains de Linchamps. François de Bourbon meurt sans postérité en août 1614. Louise-Marguerite, princesse de Conti conserve Château-Regnault et Linchamps pendant une dizaine d'années encore avant de s'en séparer.
Dès 1625, Richelieu engage des pourparlers avec la princesse de Conti. La vente a lieu le 10 mars 1629 :
"à midy Louise Marguerite de Lorraine...cède au Roy (Louis XIII) les Terres Souveraines de Château-Regnault et Linchamps..et terres d'outre et deçà la Meuse".
Nous sommes à une époque où la monarchie se montre soucieuse d'assagir les grands seigneurs et garde un œil vigilant sur leurs domaines, surtout lorsque ceux-ci se trouvent aux frontières.
Nous voyons, dans le premier tiers du XVII° siècle, presque tous les grands fiefs ardennais être englobés dans le royaume : le duché de Rethel en 1627, Château-Regnault en 1630, Sedan en 1642.
Le roi, nouveau propriétaire des lieux confirma aux habitants tous les privilèges qui avaient été les leurs jusqu'au jour de la réunion à la couronne, en particulier ceux qui concernaient l'usage des eaux et forêts.
Un nouveau gouverneur fut nommé dès mars 1630 :
Jean de Beaumont, seigneur de St.-Etienne.
Ce dernier, proche du pouvoir, avait pris pour épouse la sœur du Père Joseph, éminence grise de Richelieu. Son fils,
Charles-Claude de Beaumont le seconda dans sa tâche de gouverneur, tant à Château-Regnault qu'à Linchamps, jusqu'en 1653.
La période des gouverneurs pour le roi commence.



François de Bourbon, Prince de Conti.
Dernière pièce frappée à Château-Regnault entre 1605 et 1629.
Trouvaille fortuite sur le site. Coll. particulière.

Les années 1630-1650 comptent parmi les plus pénibles du "sombre XVII° siècle", et la province est ravagée à plusieurs reprises. Le 20 mai 1643, la frontière est attaquée par les Espagnols. Tandis qu'à Rocroi, Condé affronte Don Francisco de Melos, Linchamps résiste mais les vivres manquent : "M. de Dosny m'ayant informé par M. de St. Etienne qu'il n'y a aucun bled dans Linchamps et Château-Regnault pour la provision de ces places…". M. de Dosny dirige les finances des places fortes de frontières en Champagne. M. de St. Etienne est gouverneur de Linchamps et Château-Regnault.
Malgré cela, les troupes placées dans les deux forteresses résistent vaillamment. Elles parviennent à tenir en respect les 7000 Impériaux commandés par Beck en renfort du Luxembourg pour aller porter secours aux Espagnols à Rocroy, contribuant ainsi à la victoire de Condé, duc d'Enghien.
A partir de ces deux points, les français font des incursions chez les ennemis : ils conquièrent, pour un temps du moins, le comté d'Orchimont. Le gouverneur de Linchamps,
Charles de Saint-Etienne, acquiert ce domaine d'Orchimont en 1643. Mais les revenus qu'il espérait en tirer, s'avèrent presque nuls : les populations ruinées par la guerre et affaiblies par les épidémies ne peuvent acquitter leurs redevances. De plus le rude hiver 1649-1650 a fait geler sur pied tous les grains. Aussi M. de St.-Etienne revend-t-il d'Orchimont en octobre 1650.
Linchamps et Château-Regnault sont investies par un grand seigneur de la Fronde allié à l'Espagne, le
comte de Ligniville, lieutenant général du duc de Lorraine. Ligniville tient Linchamps pendant quelques semaines, en juillet-août 1650.
Le gouverneur de la place, M. de Saint-Etienne ne peut le repousser par la force. Il tente de transiger avec lui. La situation est ambiguë : les Saint-Etienne, père et fils, gouverneurs légitimes, se sentant déliés du serment d'allégeance au roi entendent bien rester maîtres des places fortes, ils se prêtent donc à toutes les complicités :
"La garnison que les ennemis tiennent dans les places et châteaux qu'ils ont nouvellement conquis dans cette frontière traitent les habitants de la campagne avec beaucoup de vigueur.", lit-on dans une lettre de M. de Dosny, adressée le 12 septembre 1650 à Le Tellier, secrétaire d'état à la guerre.
Enfin, l'armée du roi parvient à reprendre les deux places :
"Château-Regnault a esté pris dans les formes, il a souffert trente coups de canon, il a esté attaqué par quatre endroits et forcé, nous y avons eu quatre soldats tués et huit ou dix blessés ; pour Linchamps, il n'a esté qu'une affaire de négociation. M de Saint-Etienne père qui était dedans ayant peu que son fils avoit péri dans Chasteau-Regnault s'est abandonné à la douleur et après quelques pourparlers s'est sauvé la nuit et a laissé la place… Il a fallu promettre et donner quelque argent pour gagner les soldats des deux places…".
Ainsi nous est relatée la reprise de Linchamps et Château-Regnault dans une correspondance qu'adresse à Le Tellier, M. de Noirmoutier, gouverneur de Charleville et du Mont-Olympe, en date du 8 septembre 1650.


Deux autres documents nous renseignent sur l'état des places. Le premier est une lettre de M. de Dosny du 8 septembre 1650,
il nous dit :
"Château-Regnault est si mal entretenu… sa maçonnerie est si vieille, si caduque, il faudrait dépenser une assez bonne somme pour le rétablir… Linchamps est meilleur mais si petit et si mal situé qu'il est de nulle importance pour la protection de la frontière et que ne pouvant contenir qu'un petit nombre d'hommes, il n'est capable de faire beaucoup de mal aux ennemis… que si quelque personne de mauvaise vie s'y estoit retirée, soit pour faire de la fausse monnoye ou quel qu'autre mauvais mesnage, il donneroit beaucoup de peine…"
et plus loin :
"… anéantir ces deux chasteaux… que ce qui se peut faire de mieux pour les places de Chasteau-Regnault et Linchamp est de les razer."
Si Linchamps apparaissait à M. de Dosny "si petit et si mal situé", c'est surtout par comparaison avec d'autres places fortes telles que Rocroi ou Mézières, mieux adaptées aux nouveaux concepts de défense. Le second document est une correspondance de M. de Noirmoutier datée du 12 septembre 1650 :
"Encore que je vous ay escrit assés amplement par l'intermédiaire de M. de la Fosse sur le sujet de Chasteau-Regnault et de Linchamps, je ne laisseray pas de vous dire par celle cy que les deux places ne nous sont de nulle utilité, qu'elle couttent au Roy ou à ses sujets chaque année 12 ou 15.000 livres et si elles tomboient entre les mains des ennemis, elles incommoderaient toute la frontière… la raison et le bon sens veulent qu'on les rase…"
Condé, passe à la fronde en 1650, puis à l'Espagne en 1652.
C'est à Linchamps qu'il reçoit la meilleure audience : M. de Saint-Etienne réhabilité dans sa charge de gouverneur après sa fuite en septembre 1650, lui livre la place moyennant finances.
L'affaire est conclue. Le prix :
"10.000 "écus brabans", une cassette contenant 24 diamants pesant en tout une once, 11 esterlins et 27 grains, un pendant d'oreille pesant 9 esterlins et 16 grains, le tout mis en boîte de sapin et enveloppé d'une toile".
M. de Saint-Etienne se réserve à l'avenir d'autres services à titre onéreux comme lever des troupes, effectuer des missions.


Lettre de M. de Noirmoutier, gouverneur du Mont Olympe, adressée à Le Tellier, Secrétaire d'Etat à la Guerre.
Charleville, le 12 septembre 1650.
Ministère de la Défense,
Service Historique de l'Armée de Terre, A1 118 n° 157.


Condé prend possession de Linchamps le 30 novembre 1653. Il en apprécie l'importance stratégique car, avec Château-Regnault, la place commande l'accès au royaume par la Meuse et la Semoy. Condé confie la défense des lieux à Nicolas de Gaureaux, sieur du Mont. Sous la conduite de celui-ci, les soldats partent en courses vers Orchimont :
"Ceux de la garnison de Linchamps font contribuer les habitants de la prévôté d'Orchimont et seigneuries enclavées à mille patagons par mois, et ce pour six mois de quartier d'hiver et cent pistolles par mois pour les aultres six mois restans de l'année… La même garnison de Linchamps et aultres trouppes de M. le Prince de Condé font des courses sur les pays neutraux ou qui payent contribution au Roy".
Enfin, l'Espagne, affaiblie, ne peut poursuivre plus longtemps la guerre.
Un accord est trouvé :
Condé pourra rentrer dans le royaume, retrouver la possession des biens familiaux, de son honneur de premier Prince du sang…à la condition expresse qu'il restitue Linchamps, Rocroi et Le Catelet.
L'article 115 du traité des Pyrénées (1659) stipule :
"… le vingt-septiesme de Decembre de la présente année, seront par ledit Sgr Roy Catholique, rendues à S. Mte Tres-Chrestienne, les places de Rocroy et Linchamp."
Le 25 février 1660, Fabert, gouverneur de Sedan, vient recevoir au nom du roi, Linchamps et Rocroi.



Marché entrepris par les frères Nicolas et François Cercelet en 1665.
Archives Départementales des Ardennes E873.

Après le retour à la couronne, le roi nomme d'autres gouverneurs. Cette fois, on se contente du simple entretien de la vieille forteresse. Sa toiture est réparée en août 1665 par les frères Nicolas et François Cercelet, maîtres-plombiers à Charleville :
"Par devant les notaires soubsignés, furent présentz en personne Nicolas Cercelet et François Cercelet, maîtres plombiers à Mézières et Charleville, reconnurent avoir entrepris le rétablissement de plomb qui sont en deux plattes-formes servant de logement des soldatz de la place de Lynchamp rendue pour faict et parachevé dans le jour de sainct Rémy d'octobre prochain pour le rétablissement d'icelles seront tenus lesdits Cercelet relever les placques de plomb qui sont sur lesdites plattes-formes, placque par placque et rétablir Lesdites couvertures, faire en telle sorte que les eaux couleront en bas et quelle ny demeurent aucunement et pour ce faire, seront tenus lesdits entrepreneurs couturer et fonldre lesdites placques les unes aux autres…"
Après quelques années de paix, la prépondérance française est menacée. La guerre est à nouveau déclarée aux Provinces-Unies, guerre dite de Hollande de 1672 à 1678.
Vauban conseille le roi. Il écrit à Louvois, Secrétaire d'Etat à la guerre, le 21 décembre 1672 :

"… je ne suis point pour le grand nombre de places, nous n'en avons que trop. Et plût à Dieu que nous en eussions moins de moitié et qu'elles fussent toutes en bon état…Monseigneur le Roy devrait un peu songer à faire son pré carré. ".
Ce "pré carré" s'arrête à la Meuse : Rocroi, Mézières en sont les derniers points. Après, commence la forêt ardennaise.
Il fut décidé de ne garder que quelques places fortes :
Rocroi, le Mt Olympe, Philippeville, Mariembourg, Sedan, Mézières…
Linchamps fut donc détruit par "mine allumée" en 1673.
Les puissantes murailles s'écroulèrent…
Les pierres furent emportées par les habitants -avec l'autorisation du roi- afin de réparer les dommages subis durant les conflits.
Enfin, en 1794, l'Adjudant Haimois chargé par la Convention du recensement des maisons féodales, ne trouva plus sur le site que ruines et rochers.
La ligne de la Semoy ne comptait plus dans la défense face à l'Empire, elle était devenue partie intégrante du Royaume.
La destruction de Linchamps marque la fin du concept de défense locale. Les problèmes d'organisation et de financement pour la protection des frontières appartiennent désormais à un roi, à un Etat.
Quelle surprise de voir en cette contrée d'Ardenne, à l'époque en limite de l'Empire et du Royaume de France, cette forteresse juchée sur son éperon rocheux être disputée entre les " grands " d'alors.
Surprise également de constater qu'il ait fallu la signature du Traité des Pyrénées pour que le château de Linchamps soit restitué par Condé au Roi Louis XIV.
Les Clèves, le Grand Condé, le Roi et d'autres encore avaient bien compris l'intérêt stratégique du site.

Si depuis le XVI° siècle, l'histoire du château de Linchamps peut être assez fidèlement suivie, en revanche, l'hypothèse d'une origine bien plus ancienne mérite d'être envisagée
A présent, le château de Linchamps demeure dans le silence et l'anonymat, au cœur des bois, gardien solitaire de son passé.




Louis XIV à la méche courte.
Pièce d'argent d'un demi-écu, 1644.
Trouvaille fortuite sur le site. Coll. particulière.
Les grandes dates du château de Linchamps :

1530     Antoine de Louvain acquiert Linchamps
1531     Travaux à Linchamps (début)
1535     Travaux à Linchamps (fin)
1544     Louvain pille et incendie Braux, Levrezy, Nouzonville et Gespunsart
1550     Juin-Juillet : siège et destruction de Linchamps
1554     Réédification de Linchamps par F. de Clèves
1585     Fortifications de Linchamps par H. de Guise jusqu'en 1589
1589     Linchamps administré par C. de Clèves
1629     Vente de Château-Regnault et Linchamps à Louis XIII
1650     M. de Ligniville, frondeur allié à l'Espagne, s'empare de Linchamps
1653     Condé prend possession de Linchamps (30 novembre)
1659     Au traité de Paris (4 juin) Condé restitue Linchamps au royaume
1660     Linchamps est remis au roi en présence de Fabert, gouverneur de Sedan
1673     Destruction de Linchamps sur ordre du roi

Texte tiré de : "Le château de Linchamps, forteresse d'Ardenne, verrou de la Semoy"

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