Petite évocation avec commentaires
De la VOLSUNGA SAGA et du CHANT DES NIEBELUNGEN


Par Christophe Huguenin




En 436 un important groupe de Huns, mercenaires à la solde de Rome, parvient sur le Rhin à Worms la capitale du royaume Burgonde. Ils anéantissent ce royaume au cours d'une seule bataille et Gundahar le roi Burgonde y trouve la mort au coté de 20 000 de ses guerriers. 15 ans plus tard ce sera la bataille des champs Catalauniques (451) et le début de l'anéantissement des Huns et de leur confédération de peuples par une coalition de Francs, de Wisigoths, de Burgondes et de troupes romaines sous le commandement d'Aetius, général en chef romain. Ces évènements donneront naissance à l'un des textes importants de la littérature épique d'Europe: le chant des Niebelungen. Ce texte à probablement existé au départ sous une forme orale, récité au cours de banquets ou de veillées par des sortes de bardes germaniques. C'est en effet chez les tribus germaniques occidentales: Francs, Alamans, Thuringiens, etc… que la matière épique commence à prendre forme, nous sommes entre le 5ième et le 7ième siècle. A partir des 7ième, 8ième siècles et jusqu'au début du 13ième siècle, plusieurs textes différents apparaissent et se développent en Scandinavie, mais on en perd la trace en Germanie. Ils ne seront couchés par écrit qu'aux alentours de 1230 en Islande par Snorri Sturlusson, un érudit soucieux de fixer et préserver les traditions littéraires et mythologiques de son peuple. Il rédigera son texte en vieux norrois, l’ancienne langue Scandinave toujours en vigueur sur l’île, tandis que sur le continent, la langue a déjà évolué (à noter qu’aujourd’hui, l’Islandais est toujours très proche de ce vieux norrois).



A ce stade il n'y pas un seul texte, mais au moins 16 textes distincts, rédigés d'ailleurs dans une mètrique différente, chacun traitant d'un épisode différent de la longue épopée, avec parfois des doublons comportant des différences minimes. On y trouve notamment : le Chant de Atli, le Chant de Sigurdr, le Dit de Reginn, l'Exortation de Gudrùn, le Voyage de Brynhildr aux enfers etc… L'ensemble de cette matière a été regroupé artificiellement sous le nom de cycle de Sigurdr (un des principaux héros) ou Völsunga Saga (du nom de la famille de Sigurdr : les Völsungar ou descendants du cheval). De nombreux personnages historiques subsistent dans ces textes sous une forme de leur nom "scandinavisée", ainsi Attila devient Atli, Gundahar devient Gunnar, Théodoric (le roi Wisigoth de 451) devient Tjudrekr, Hermanaric (roi Goth, de la famille des Amales) devient Jormundrekr, le nom de Sigurdr lui-même pourrait venir de Sigebert, ainsi que Brynhildr de Brunehaut. D'autres éléments historiques subsistent sous une autre forme : peu après sa défaite des champs Catalauniques, Attila a épousé une princesse germanique du nom de Ildico, il est mort dans la nuit suivant son mariage, ou peu après, dans des circonstances non-élucidées. Ildico a-t-elle empoisonné Attila? Etait-elle originaire d'un peuple allié aux Burgondes? Voire Burgonde elle-même? Nous ne le saurons sans doute jamais, mais cet événement transparaît incontestablement dans l'épopée lors de la fin d'Attila. De même l'anéantissement des Burgondes est présent. D'autre part dans le texte Scandinave, les royaumes Francs sont encore situés trés au Nord : extrème nord de la France actuelle, Belgique et Pays-Bas, ce qui correspond à la situation de 451.


A l'époque où ces textes ont étés mis par écrits (1230), l'Islande est officiellement chrétienne depuis l'an 1000 et le Danemark depuis 965. Néanmoins, l'épopée a pris naissance en plein paganisme germanique nordique et de nombreux éléments en attestent :
  • les métamorphoses des nains et de Sigurdr en animaux, en dragon ou en d'autres personnages
  • la présence des Walkyries
  • l'existence des clans du chien, du cheval et du loup sont une trace probable de totemisme
  • les anciens dieux interviennent en personne dés le début du cycle et plusieurs fois au cours de son déroulement
  • présence de devins, de magiciens
  • le sang du dragon permet de comprendre le langage des oiseaux
  • la Walkyrie Brynhildr enseigne à Sigurdr les runes et la sagesse (magie et poésie) qui sont des attributs spécifiques du dieu Odinn
  • Grani, le cheval de Sigurdr est le descendant de Sleipnir, le cheval du dieu Odinn
  • pratique du bûcher funéraire
  • l'incendie du palais, pratique courante au cours des querelles intestines chez les vikings païens
  • la folie furieuse des derniers fils de Gudrùn assassinant leur frère, fait immanquablement penser au bersekir, guerrier «chemise d'ours», atteint de frénésie sacrée au cours des combats, pouvant devenir dangereux pour leurs propres compagnons d'armes


Si le texte Scandinave a été mis par écrit vers 1230, peu auparavant, un auteur anonyme de langue allemande, probablement Autrichien, écrit le Chant des Niebelungen dans les toutes premières années du 13ième siècle. Compte tenu de la presque simultanéité des deux textes, un plagiat ou une influence mutuelle peuvent être écartés. Le minnesänger allemand connaissait donc la matière de l'épopée, soit par une source Scandinave, soit par une source germanique plus proche (Allemagne ?) où le texte oral aurait survécu. Toujours est-il qu'il est presque certain qu'il a rassemblé plusieurs fragments de légendes anciennes pour leur donner un corps et un style unique, créant ainsi une œuvre nouvelle. L'Allemagne a été christianisée beaucoup plus tôt que la Scandinavie et à cette époque, les traditions chrétiennes y sont très fermement implantées. C'est donc pour un public aristocratique vivant dans un univers profondément chrétien et féodalisé que l'auteur écrit. En France Philippe-Auguste est roi, Chrétien de Troyes est mort depuis une cinquantaine d'années, nous sommes en pleine période du roman de chevalerie et de l'amour courtois. Frédéric II règne sur l'Allemagne naissante qui est au faîte de sa puissance. Le chant des Niebelungen arrive à point nommé pour participer à l'éclat du pays. Néanmoins, le texte allemand conservera quelques très faibles traces de paganisme :

  • utilisation d'un manteau magique par Siegfried, qui peut nous rappeller le manteau bleu, magique également de Odinn
  • Siegfried est invulnérable après s'être baigné dans le sang du dragon
  • le peuple des Niebelungen, gardiens du trésor, est un peuple de nains vivant sous terre
  • Hagen capture et interroge des ondines, génies des rivières qui ont le don de prophétie


On le voit, ces traces sont négligeables, guère plus présentes que dans n'importe quel roman d'amour courtois, et tout à fait supportables pour un univers chrétien. Les grandes forces de la nature aussi sont moins présentes, l'univers est plus policé, les mœurs sont moins cruelles et moins brutales (encore que ?!). Il s'agit d'une version expurgée des éléments païens tels que : Walkyries, dieux germaniques (Odinn, Loki), bûchers funéraires, runes, métamorphoses, etc…L'auteur n'a laissé dans son texte que la dose de merveilleux supportable pour un esprit chrétien de l'époque sans encourir le risque d'hérésie et d'excommunication ( nous sommes à l'époque des croisades et l'inquisition vient de naître dans le sud de la France, elle a encore de beaux jours devant elle). En revanche, le christianisme et l'église sont omniprésents, chaque victoire, chaque fête est l'occasion de célébrer une messe, les évêques sont déjà de puissants seigneurs, dotés de riches domaines, et l'on prie Dieu en toutes circonstances. Les actes de bravoures chevaleresques, la féodalité et ses liens de vassalité sont à l'honneur. Bref, nous sommes en plein Saint-Empire-Romain-Germanique, en pleine Europe chrétienne du début du 13ième siècle.
D'autre part, le texte allemand ne reprend qu'une faible partie de l'énorme matière Scandinave, en lui donnant un développement considérable. En effet, le texte Scandinave commence plusieurs générations avant la naissance de Sigurdr et la matière en est très importante. D'autre part, le même texte Scandinave se termine bien après la fin de Günther/Günnar qui clôt le texte allemand. En fait les parties non prises en compte par le texte allemand sont celles qui contiennent le plus d'éléments païens, donc celles qu'il retranscrit sont les plus propres à constituer un bon roman chevaleresque chrétien.
Toutefois, un trait commun uni ces deux œuvres : Sigurdr, comme Hagen, connaît son destin et choisit de l’accomplir et d’y participer activement, de même que Günnar qui affirme qu’il est vraissemblable que sa vie sera brève. Il s’agit d’un trait caractéristique de la mentalité Viking et par extension germanique et antique ( on pourrait appeler cela du fatalisme volontariste nordique). En effet, « nul ne survit d’un jour au décret des Nornes » (l’équivalent des Parques dans le Nord ancien). En outre, comment ne pas penser à Achille, cet archétype antique du héros, qui ayant le choix, au lieu d’une une vie longue et sans gloire, choisi une vie courte et glorieuse.

Enfin, vers 1850, un jeune musicien allemand nostalgique d’un âge d’or national disparu, va retravailler cette matière en vue d’en faire un opéra. Richard Wagner (1813-1883) va donner son dernier éclat (et non des moindres) à l’épopée antique. Cette fois, les échos de ces temps lointains vont retentir sous une forme moderne et romantique. Malgré la récupération et la déformation de l’idéologie présente dans l’œuvre par un parti politique de sinistre mémoire et dont le nom ne mérite même pas d’être cité ici, le cycle de l’Anneau du Niebelung (l’Or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried, Le Crépuscule des dieux) restera comme une œuvre lyrique majeure du 19ième siècle. Cependant , si la trame reste assez voisine de celle du texte Scandinave, la matière elle-même en est assez différente. Les seules similitudes se limitent aux noms propres et aux nombreux meurtres. Le contexte historique a complètement disparu pour faire place exclusivement au sujet mythologique mis au service d’une vision romantique et apocalyptique. En fait il s’agit davantage de la représentation du monde germanique ancien telle que les romantiques allemands se l’imaginaient en fonction des connaissances historiques, archéologiques et mythologiques disponibles à l’époque. L’œuvre a fait l’objet de nombreux commentaires pour son ambiguïté et ses contradictions, occultant malheureusement les textes d’origine alors que son intérêt ne réside pas dans le texte, mais dans la musique et le chant. A vouloir forcer la dose sur l’archaïque et l’antique, on débouchait souvent sur une représentation de pacotille avec d’improbables et caricaturaux casques à cornes et à ailes.

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