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Les gisements magdaléniens et mésolithiques de "Roc-la-Tour I" ,
"Roc-la-Tour II" et "La Roche à Fépin"


Etude réalisée par la société de Recherche Préhistorique Ardennaise
Le site peut se visiter, mais les vestiges sont au Musée de l'Ardenne à Charleville

Roc-la-Tour I

Le gisement de "Roc-la-Tour I" est situé sur le bord d'un plateau schisteux dominant de 275 m la vallée de la Semois, non loin de son confluent avec la Meuse . C'est un site de point de vue qui, à l'époque où il était fréquenté par les chasseurs magdaléniens (de 8000 ans à 10 000 ans avant notre ère), permettait une vision à 360 °, la végétation arbustive était alors très réduite. Cette position inhabituelle sur une hauteur permettait d'exploiter au mieux les biotopes variés d'une région au relief très contrasté. Des tores de quartzite formaient un coupe-vent. La chute d'une de ces piles rocheuses a protégé de l'érosion une partie du gisement. Sur les 110 m² ainsi préservés, on a trouvé plus de 1600 outils en silex vraisemblablement importés de Belgique et environ 40 000 déchets. Toutes les activités habituelles des magdaléniens sont attestées. Les burins témoignent de la préparation des pointes de projectiles, en os ou en bois de renne, et donc de la chasse : chasse au renne essentiellement. Les lamelles à bord abattu, interprétées comme des éléments de couteaux complexes, ont vraisemblablement servi à des activités ménagères, de même que certains perçoirs (fabrication de vêtements et de tentes). Les gros perçoirs ont dû servir à travailler le bois ou l'os. Les pendeloques, les perles de jayet, le fossile "Jerea pyriformis" ramassé du coté de Charleroi, l'ocre et les gravures nous parlent des idées et des croyances.

Vue du site de Roc-la-Tour, dominant les collines et la forêt d'Ardenne.
Photo Nicolas Mariage.
Le site de "Roc-la-Tour I" apparaît comme un camp de base important, le second dans la région après Chaleux (Belgique). Il fait partie du groupe magdalénien de l'Ardenne dont les autres stations actuellement connues sont en Belgique, en fond de vallée, à l'entrée des grottes. Le groupe humain qui a fréquenté cette partie de l'Ardenne est le même que celui que l'on retrouve au sud-est de Paris dans des sites comme Pincevent et Etiolles. Il y a eu transport jusqu'à Chaleux de fossiles et de minéraux depuis les régions de Paris (Grignon), Reims (Courtagnon) et Vouziers, et les industries lithiques sont comparables en quantité et en qualité. Les éléments transportés sont surtout des coquillages calcaires, qui à Roc-la-Tour ne pouvaient se conserver, mais nous avons trouvé du jayet et le même fossile qu'à Chaleux. Le groupe du bassin parisien pouvait compter un millier de membres, dont une ou deux bandes venaient passer l'été en Ardenne (on sait, d'après les bois de rennes utilisés, qu'ils n'y étaient pas en hiver, mais arrivaient en avril-mai).

Vers une interprétation chamanique (synthèse d'une communication du Dr. Rozoy en Décembre 2003) :
Des milliers de plaquettes de schistes et de psammites ont été découverts sur le site dont 10 % étaient gravés. Au cours de 40 visites successives, les Magdaléniens ont apporté en moyenne 10 kg de ces plaquettes par visite. Ces plaquettes ne constituaient pas un dallage, mais étaient bel et bien utilisées pour la gravure. Elles constituent d'ailleurs un des rares témoins de l'art paléolithique pour notre région. Elles ont été systématiquement et intentionnellement cassées après la réalisation des gravures. Celles-ci n'étaient visibles que peu de temps, au moment même de leur réalisation, le tracé n'apparaissant que grâce à la poudre de schiste détachée, qui disparaît au moindre contact.
Sur 491 objets gravés, 41 ont livrés des figures animales ou humaines, le reste étant constitué de figures géométriques. Les sujets représentés sont les mêmes que dans le Sud-Ouest :
. 4 chevaux, 3 bisons, 3 cervidés, 1 mammouth, 4 carnivores, 1 serpent, 6 poissons et 6 humains
. 410 signes et assimilés sur 163 supports
. 215 plaquettes portent un ou des groupes de traits parallèles
. 181 plaquettes ne portent que de un à cinq traits
Toutes les plaquettes ont été brisées intentionnellement. Une fracture volontaire, à détermination idéologique, a souvent été accomplie aussitôt après le tracé du dessin et en liaison avec les actions ou les pensées même ayant déterminé son exécution. On peut notamment citer un cervidé tombé dans un piège tracé avant de dessiner l'animal. Deux types principaux de gravures apparaissent, les palimpsestes ou "carnets d'études" et les gravures "définitives". Les palimpsestes sont faits sur les meilleurs matériaux, les plus lisses (le Revinien). C'étaient des carnets d'études, avec beaucoup de formes ébauchées à peine identifiables, sans trop de détails, et tous les niveaux de parcellisation. Ils sont les plus chargés : 2 à 5 sujets par plaque, et des traits parallèles sur tous, dans tous les cas, ils sont gravés sur les deux faces. Certains signes (fusiforme, treillis, zigzags) n'y apparaissent pas, le choix presque exclusif des signes ramifiés, angulaires et des cercles montre un parti pris des dessinateurs. Parmi les 46 figurations animales ou humaines, 23 vont vers la droite et 22 vers la gauche. Parallèlement, l'étude des traits révèle que la grande majorité des graveurs étaient droitiers car la lecture des motifs est facilitée lorsque l'éclairage vient d'en haut et à gauche, l'orientation des sujets gravés n'a donc pas de lien nécessaire avec la latéralisation des graveurs.

Plaquette gravée : loup (relevé C. Rozoy) Plaquette gravée : bison (relevé C. Rozoy)

15 types différents de signes ont été répertoriés, principalement géométriques et assez simples (traits parallèles, cercles, rectangles ouverts, angulaires, etc…), mais on note également des signes complexes comme des ramifications, des "germinations", des "soleils", des fusiformes ou des groupes de traits rayonnants. D'une façon générale, les signes relevés à Roc-la-Tour sont moins divers que ceux relevés dans le Sud-Ouest ou en Espagne, ils sont également plus simples et d'un caractère géométrique plus marqué. La plupart de nos signes sont absents ou très rares dans le Midi, où figurent en abondance des tracés absents de chez nous, et ceux qui semblent communs aux deux régions y sont employés très inégalement. Au contraire du cas des animaux, nous observons ici un domaine fondamentalement étranger à celui de la région classique.
L'origine figurative de la plupart des signes ne peut guère être retenue pour nos cas si fortement géométriques. Elle est en revanche possible pour certains signes fusiformes. Si l'on ne connaît ni soleil, ni lune, ni paysages, qui seraient des vues d'ensemble incompatibles avec l'évolution cérébrale à l'époque, il y a bien des tiges, des feuilles et des fleurs. Les signes ramifiés, plus unifiés, sont déjà chez nous une systématisation, une abstraction de ces éléments naturels, comme le sont aussi les figures animales et humaines. La question à poser reste celle des capacités de l'esprit humain, à un certain stade d'évolution, à sortir de la nature et à imaginer des formes abstraites qui n'en dérivent pas.
Nous avons cinq fois plus de signes que de sujets (410/75), plus les groupes de traits parallèles : au total, rapport 8. Mais il semble que Roc-la-Tour soit au maximum d'emploi des signes, la plupart (mais non tous) d'une allure géométrique nettement incompatible avec la figuration des êtres vivants. Pour notre région, les signes ne sont pas des commentaires très accessoires des figures, mais un autre domaine plus abstrait, majoritaire et très largement autonome.

Transe chamanique ou extase mystique ?
Dès le premier stade de la transe chamanique (ou mystique) le sujet perçoit, affirment certains, des points, des zigzags, des grilles, des ensembles de lignes ou de courbes parallèles et des méandres. Ce serait une source possible de la surprenante irruption, dans un univers graphique naturaliste qui ne comporte par nature aucun élément rectiligne, de ces formes d'ordre géométrique (400 sur 600). Les signes ramifiés (près d'un tiers des signes), jamais attestés lors de la transe, sont, comme les figures animales et humaines, réalistes. Ces deux mondes se superposent sans aucune fusion ni interpénétration. Le monde des esprits s'ajoute à celui d'ici bas, il ne peut s'y intégrer que dans la troisième phase de la transe, lors de visions plus réalistes inspirées du vécu du sujet. A ce stade ultime appartiendraient les rares images d'humains animalisés (à tête ou à sabots de bison par exemple) et les animaux fantastiques (licorne). La ou les significations que les intéressés auront attribué ou non à ces images géométriques ou aux théranthropes resteront certainement indéchiffrables. Une origine dans la transe chamanique n'est pas incompatible avec un véritable statut de signe, bien au contraire : cette origine surnaturelle présumée ne pouvait qu'en rehausser la valeur aux yeux des intéressés. L'interprétation chamanique a été vigoureusement contestée, d'abord sans étude raisonnable, avec insultes méprisantes et imputations de recherche de la célébrité, voire du profit. Au-delà de ces réactions passionnées et irrationnelles est venue au moins une analyse critique objective et calme, qui critique l'utilisation par les auteurs adverses de parties limitées des ensembles graphiques en cause, dont il faudrait prendre conscience de la totalité. Les figures de théranthropes seraient des déguisements de chasse (mais les sabots ?). Il n'y a pas à imaginer lors de la transe des visions qui, dit-il, s'effacent au réveil et ne peuvent donc être figurées. Seules y échappent les transes induites par des drogues psychotropes qui viennent toutes d'Amérique et ne peuvent donc être en cause pour les Paléolithiques. Notons qu'il y a près de chez nous, en Europe, au moins une espèce de champignon hallucinogène (en des points surveillés pour ce motif par la gendarmerie). Et qu'il semble exister, outre l'extase (dont les images persistent), plusieurs sortes de transes dont certaines laisseraient des souvenirs, le chamane ayant le contrôle de sa transe. Transe/extase et (ou) chamanisme, ensemble ou séparément, sont-ils universels et répondent-ils à des propriétés constitutives du système nerveux humain ? Des réponses positives à ces questions ne seraient pas des preuves de validité (même partielle) de l'interprétation chamanique, mais tout au moins en laisseraient ouverte la possibilité. Autour de Paris, les fouilles modernes ont trouvé beaucoup de silex et très peu d'art. On ne communique pas avec les esprits ni quand ni où on veut, il est à cette fin des endroits et des moments privilégiés : Roc-la-Tour I (les Trois-Rochers) a été, pour ces braves gens, le site des Esprits.

Gisements paléolithiques et mésolithiques :
sites paléolithiques
découvertes paléolithiques
sites mésolithiques
références signalées dans le texte

Roc-la-Tour II

A 80 m des tores et du camp magdalénien, Rémy Pia, inventeur du site préhistorique, découvrit ce même jour faste de 1970, un autre gisement à la racine de la seconde avancée rocheuse, dont la surface est au niveau du haut des tores de " Roc-la-Tour I ". Il s'agit cette fois des derniers chasseurs exclusifs, les archers mésolithiques (de 4000 à 8000 ans avant notre ère). Depuis le Magdalénien supérieur, 3000 ans ont passé. La glaciation est terminée, les températures moyennes ont augmenté de 3 ou 4 degrés, et ce n'est pas fini. A cette époque, le paysage , c'est une forêt très claire de pins et de bouleaux, avec quelques saules. Comme aujourd'hui, la différence de niveau se fait sentir (Roc-la-Tour II est à 420 m, la Meuse et La Semois sont à 135 m), la végétation est plus variée dans les vallées où doivent apparaître dans les endroits les mieux exposés les éléments précurseurs de la chaînée mixte, encore fortement minoritaire. Peut-être le sorbier est-il déjà implanté à Roc-la-Tour, qui se remarque de loin (10 km), et y attire-t-il les grives, dont le piégeage s'est maintenu jusqu'à nos jours. Depuis le point de vue, on ne voit évidemment que les cimes des arbres, à part la clairière immédiatement sous-jacente. Il ne s'agit donc plus de repérer les animaux, mais peut-être de correspondre par signaux avec d'autres hommes. Que les archers fréquentent cet endroit confirme les indications données par leur art et montre combien, à la différence des Paléolithiques intégrés au monde animal, ils sont surtout intéressés par le monde humain. Peut-être aussi aiment-ils Roc-la-Tour parce qu'on y voit les étoiles. Les silex utilisés viennent cette fois de France, de l'argile à silex sénonienne, dont le point le plus proche est Marlemont à 34 km, mais avec le relief cela fait 50 km. Dans les nucléus apportés, on a fait surtout des lamelles, la moitié des outils sont les armatures et les tranchants latéraux des flèches, témoins de l'usage extensif et quasi exclusif de l'arc comme moyen de chasse et donc de vie. Cet énorme progrès assure la sécurité de l'alimentation et tient les loups à l'écart. Le terroir est occupé en totalité, on laisse des armatures partout , dans toutes les communes. On vit en petits groupes, la famille nucléaire devient la base de la société. " Roc-la-Tour II " se rattache aux industries du bassin parisien, il marque la limite nord-est du Tardenoisien ancien, au-delà il s'agit de l'Ardennien.

Hypothèses de reconstruction de flèches mésolithiques :
flèche des Ardenniens sans tranchants latéraux
flèche des Tardenoisiens à plusieurs tranchants latéraux
Dessin C. Rozoy

La " Roche-à-Fépin " (Haybes)

La " Roche-à-Fépin " est un autre site de point de vue en forêt d'Ardenne, il domine la Meuse de 220 m, à 15 km au sud de Givet, au bord du plateau près de Hargnies. Les avantages écologiques sont donc les mêmes qu'à Roc-la-Tour. La roche dépasse assez du plateau pour qu'à 10-20 m en arrière, on soit à l'abri du vent, et c'est là que les archers se sont installés : il y a un peu plus de terre sur le schiste (25 à 30 cm au lieu de 10), ce qui permet la pousse de beaux arbres, autre circonstance favorable du camp. Comme à Roc-la-Tour, l'eau est assez loin (600 m, mais ici à niveau). Ils avaient certainement des gourdes de peau. Les silex sont aussi ceux de Marlemont, à 45 km (à vol d'oiseau). Il y a plus de nucléus qu'à Roc-la-Tour, on a fait quelques lamelles et beaucoup d'éclats . Comme à Marlemont même, le détail des outils diffère de ceux de Roc-la-Tour II : à la fois parce que les triangles isocèles ont disparu (le gisement est un peu plus récent) et parce qu'il y a beaucoup moins d'armatures : les Ardenniens ne mettaient sans doute pas (ou peu) de tranchants latéraux à leurs flèches ; d'autres différences entre Ardenniens et Tardenoisiens s'associent pour montrer qu'il s'agit de deux groupes sociaux parents, mais distincts. En 1000 ans environ, la frontière entre les deux tribus s'est un peu déplacée, les Ardenniens se sont étendus dans le bassin de la Meuse au sud de l'Ardenne.
Le docteur J.G. Rozoy fouille depuis de nombreuses années en Ardenne. Il est devenu un éminent spécialiste de la préhistoire de cette région, mais il a également réalisé l'étude des nécropoles celtiques du Mont-Troté (voir plus loin sur Mosa). On pourra consulter les nombreuses études dont il est l'auteur en allant visiter son site Internet.

Texte tiré de : "Archéologie en Ardenne" De la préhistoire au XVIII° siècle

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