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Les nécropoles du Mont Troté et des Rouliers
(communes de Manre et Aure)

Travaux réalisés par la Société de Recherche Préhistorique Ardennaise

Dans le sud du département, sur les communes de Manre et Aure, deux nécropoles de l'âge du fer couvrant une superficie totale de 26 000 m², ont fait l'objet d'une étude exhaustive de 1964 à 1974. Successivement sous la direction de Mrs. G. Lobjois, R. Ertlé, et A. Quatreville (tous trois membres du groupe d'études archéologiques Champagne-Ardenne), les fouilles ont permis l'étude de plus de 250 tombes réparties entre les lieux-dits " Le Mont Troté " et " Les Rouliers". Les périodes représentées vont du Hallstatt final à La Tène moyenne, c'est à dire approximativement du VI° au III° siècle Av. JC. Néanmoins, certains des nombreux enclos rituels (26 au total) découverts sur le site, attestent une utilisation des lieux en tant qu'espace sacré (sans nécropole) dès l'âge du bronze. Le Dr. J.G. Rozoy, un des principaux piliers de l'équipe (plus connu pour ses travaux sur le paléolithique), a réalisé l'étude monographique du site, publiée dans deux imposants volumes d'un total de plus de 700 pages sous le titre :
" Les Celtes en Champagne "
vol. 1 et 2, édités par l'auteur dans :
Mémoires de la Société Archéologique Champenoise
J.-G. Rozoy
26 rue du petit bois
08000 Charleville

Cette étude a permis de tracer un portrait assez précis des populations qui ont utilisé cette nécropole.
En ce qui concerne les productions agricoles, l'étude a permis de démontrer que les céréales cultivées étaient principalement le blé (engrain et amidonnier) et l'orge, les légumes comprenaient le panais, les lentilles, les pois, et les gesses. On note également la présence de glands récoltés. Pour les plantes textiles, le chanvre et le lin sont présents.

Le bétail était constitué de moutons, porcs, bœufs et chevaux. Les chiens sont également présents, rarement consommés pour l'alimentation. La chasse est très peu représentée. Néanmoins, deux canines d'ours, une incisive de castor et une phalange d'aurochs ont été découvertes, uniquement dans un contexte de parure.
Les deux enclos MT 51 (carré)
et 59 (rond) en cours de fouille.
Photo J.G. Rozoy

L'artisanat pratiqué par ces Celtes était très diversifié. On a pu mettre en évidence l'utilisation de bas-fourneaux pour le fer et la fabrication de nombreux outils, parures, et armes (le plus souvent apparemment plus symboliques qu'offensives). Ferronnerie, charronnerie, bourrellerie et travail du bois sont fortement représentés. Cependant, l'usure spécifique de certains os des squelettes, révèle des gens très souvent accroupis, ce qui semble exclure l'usage de chaises et de tables. La céramique est très représentée dans le mobilier des tombes, de production locale, mais aussi en provenance d'Argonne, distante de quelques 50 Km, elle suppose l'existence d'une économie de troc au moins avec cette proche région.

Le travail local du bronze est largement représenté par de nombreux bijoux : fibules, torques, bracelets, pendentifs et boucles d'oreilles. Ces bijoux, bien qu'évoluant constamment dans leurs formes et leurs motifs au cours des siècles, trahissent une certaine constante stylistique quasiment de l'âge du bronze jusqu'à La Tène moyenne (avec une prépondérance du style géométrique), ce qui suppose également une certaine continuité ethnique dans les populations au cours de ces périodes, remettant ainsi en cause l'hypothèse d'une invasion ou pour le moins d'une immigration massive de Celtes exogènes.
Ciste de MT 151 1
Décoré de grecques en bas et fausses grecques en haut.
Photo J.G. Rozoy

Néanmoins, des différences stylistiques apparaissent entre certains groupes régionaux, notamment entre le centre et le nord de la Champagne et entre les différents groupes de l'Ardenne. Les matières premières pour le travail du bronze (cuivre et étain) n'existant pas dans la région, cet artisanat local implique donc inévitablement des réseaux commerciaux à longue distance. A cette époque le principal fournisseur d'étain du monde antique (jusqu'aux extrémités de la Méditerranée) était les îles britanniques et les réseaux de commercialisation de ce métal étaient en place depuis déjà fort longtemps. On note d'ailleurs une pénurie de bronze dans la région au cours du IV° siècle av. JC.

En ce qui concerne les vêtements, la laine était fournie par les troupeaux de moutons, on a vu que le lin et le chanvre étaient cultivés et des traces de vêtements de peaux et de fourrures ont été relevées.
L'habitat était dispersé, probablement en petites unités familiales. Aucune trace d'agglomération n'a été détectée.

Tampon du torque de MT 122 T
Photo J.G. Rozoy

La population semble avoir été relativement de faible importance, hiérarchisée par de nombreux hobereaux ruraux. Cependant les écarts entre les nobles et le peuple sont nettement moins marqués que dans d'autres régions de culture Celte. Aucune tombe princière du type de celles de Hochdorf ou de Vix n'a été relevée bien que la région regorge de tombes à char. Pour ces deux nécropoles, seulement deux ou trois tombes de guerriers sont attestées avec la panoplie complète du mercenaire au long cours (épées, lances, boucliers, quelquefois mors de chevaux). L'ensemble nous révèle une société rurale d'agriculteurs éleveurs pacifiques et vivant dans une certaine autarcie en ce qui concerne leurs biens matériels et de subsistance, bien qu'ayant apparemment de nombreux contacts avec des régions parfois très éloignées (on peut également signaler une céramique imitant la technique grecque des figures noires).
Bracelet de MT 133 I
Il a été coulé fermé, l'ouverture a été obtenue par sciage d'un anneau. Photo J.G. Rozoy

Le mobilier des tombes est souvent considéré comme le reflet des inégalités sociales au sein des populations. Ici, les différences entre les tombes riches et les tombes avec très peu ou pas du tout de mobilier ne semble pas aussi systématiquement révélatrice, et il ne paraît pas impossible que ces différences soient le fruit d'une pratique sociale ou religieuse différente (les tombes sans mobilier pourraient être la manifestation de la pratique d'une certaine ascèse). L'orientation générale des tombes vers le lever du soleil à certaines dates semble indiquer un culte solaire funéraire (très nettement marqué pour l'âge du bronze). De nombreuses manipulations post inhumation avec reprises dans les tombes de certains crânes et de certains os des membres indiquent un culte des ancêtres très important, il a même été imaginé (apparemment avec force raisons) des cérémonies propitiatoires placées sous les auspices du crâne de l'ancêtre défunt, ou encore l'exposition du crâne de certains ancêtres dans la maison du chef de la famille ou du clan.
Tombe RO 87.
La tête a été manipulée sur place par les Celtes.
Photo J.G. Rozoy

Par ailleurs, près des trois quarts des sépultures sont des tombes multiples ou groupées. Les tombes multiples le sont soit par superposition, soit par juxtaposition.
Dans le cas de la superposition, on a creusé une tombe sur l'emplacement exact d'une précédente parfois antérieure de plusieurs siècles sans toutefois endommager celle-ci (c'est-à-dire en creusant moins profond), ce qui suppose que l'emplacement de la précédente était connu et donc matérialisé en surface d'une façon ou d'une autre.
La juxtaposition consistait a ensevelir plusieurs corps dans la même tombe (généralement deux corps, parfois trois), soit simultanément, soit à des époques différentes.
Tombe RO 36.
Deux squelettes féminins, le squelette nord a été
déposé après le squelette sud, son bras pose sur
le précédent. Les creusements sont distincts.
Photo J.G. Rozoy

En ce qui concerne les groupements, les modalités peuvent en être multiples. Dans certains cas les sépultures sont groupées à l'intérieur d'un petit enclos (jamais dans un grand) dans d'autres elles sont simplement à proximité de l'enclos. Certaines tombes sont simplement à proximité l'une de l'autre sans ordonnancement apparent, d'autres sont carrément alignées en rangées. Dans aucun des cas il n'est possible d'avancer une quelconque explication à ces groupements ou à ces tombes multiples, que ce soit d'ordre familial, religieux ou socioprofessionnel.
Chacune de ces nécropoles semble correspondre à un village ou à un groupe de population distinct.

On le voit, la fouille intégrale d'une nécropole qui à première vue n'est qu'un ensemble de tombes sans forcément grand intérêt, peut se révéler extrêmement riche d'enseignements sur une culture donnée. En dernier recours, nous ne saurions mieux conseiller que de se reporter aux deux volumes d'étude de ces nécropoles, qui sont un monument d'érudition concernant nos très lointains ancêtres Celtes de Champagne. Une partie du résultat de ces fouilles est exposée au
Musée de l'Ardenne à Charleville.

Perles de MT 153 : ambre, verre, bronze et corail.
Photo J.G. Rozoy
Tombes MT 50 et 58, coupant le fossé 51.
La volonté de respecter une orientation
définie est ici manifeste, il eût été plus
simple de suivre celle du fossé qui d'ailleurs
concordait avec l'orientation générale de la nécropole.
Photo J.G. Rozoy








Gallerie photos et commentaires

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Voir la carte des surfaces explorées au Mont Troté

Voir la carte des sites celtiques ardennais


Le docteur J.G. Rozoy fouille depuis de nombreuses années en Ardenne. Il est devenu un éminent spécialiste de la préhistoire de cette région, il a également réalisé l'étude des sites de Roc-la-Tour et La Roche-à-Fépin (voir plus avant sur Mosa). On pourra consulter les nombreuses études dont il est l'auteur en allant visiter son site Internet.

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